Réflexions sur le développement et actualités du réseau

14/02/2018
Des capsules ressources pour le Réseau

Nous travaillons actuellement sur un nouveau format de ressources pour alimenter le réseau sur le développement local et les transitions : les capsules ressources. Le but est de pouvoir fournir du contenu vidéo et/ou des supports écrits et visuels sur une thématique, afin de donner des premiers éléments d'enjeux, d'approche et de méthode. La capsule ressource aura un but introductif / de rappel dans un premier temps, avant de, pourquoi pas, imaginer des formats plus complets.

Pourquoi ces capsules ressources ?

Lors des derniers webinars, nous avons constaté une demande importante des membres de recevoir de l'information sur de nouveaux sujets. Les webinars laissaient finalement assez peu de temps pour s'approprier la thématique puis pour pouvoir échanger - dans des groupes hétérogènes et avec un intervenant expérimenté. En plus des problèmes de temps et de connexion. Ici vous pourrez visionner la capsule quand vous êtes disponibles et que vous avez une connexion.

Aussi nous mettons provisoirement les webinars entre parenthèses pour tester ce nouveau format. A terme, nous pensons qu'ils pourront devenir complémentaires.

Qu'est-ce qu'on entend par capsule ressource ?

Le format que nous avons imaginé est flexible mais est globalement le suivant :

  • Un ou plusieurs intervenants expérimentés sur la thématique présentent rapidement le cadre d'un sujet : description, enjeux, principes clés
  • Un schéma ou une vidéo retrace ensuite la/les/l'une des démarches méthodologiques possibles pour travailler le sujet
  • Plusieurs témoignages d'acteurs viennent compléter cette explication pour compléter, de préférence en vidéo, seuls ou à plusieurs
  • Des documents complémentaires peuvent être proposés pour approfondir

Point intéressant : la capsule ressource peut parfaitement être proposée et réalisée par un membre du Réseau, avec l'appui ou en coordination avec l'équipe RAFOD

Par quoi va-t-on commencer ?

La première capsule ressource en phase de test concernera la prospective territoriale. Concrètement, vous pourrez y découvrir la prospective territoriale (c'est quoi, à quoi ça sert, quelles étapes et points clés?) et entendre les témoignages de plusieurs professionnels du Réseau après une première approche de la prospective territoriale. Vous pourrez ainsi vous faire une idée, échanger des idées, voire décider d'approfondir le sujet à plusieurs.

C'est aussi un bon moyen de découvrir cette approche qui constituera le thème du prochain atelier du Réseau, point de départ du programme In'Co.

 

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08/02/2018
Comment les membres d'une diaspora peuvent contribuer au développement local dans leur pays d'origine. Point de vue de Migrations & Développement.

Marianne Poisson est chargée de projet co-développement pour Migrations & Développement, une association qui travaille en France et au Maroc pour faire le lien entre les migrants et leur pays d’origine (et inversement). Concrètement, Migrations & Développement accompagne des associations de migrants marocains en France pour monter des projets dans leur pays d’origine, et les territoires marocains pour identifier et associer la diaspora dans leurs projets de développement.

Bonjour Marianne. Pour commencer cette discussion, peut-on se mettre d’accord sur ce terme, migrants, qui semble englober de nombreuses réalités bien différentes.

Le terme migrant pose effectivement beaucoup de questions dans notre approche. D’abord, il n’y a pas de définition partagée, universelle, de ce mot. La définition la plus consensuelle, c’est une personne qui vit dans un pays qui n’est pas son pays d’origine. C’est donc une personne qui s’est déplacée dans sa vie.

Et c’est là que les problèmes dans l’utilisation du terme « migrant » commencent à se poser puisque dans le cas de Migrations et Développement, on intègre aussi les enfants ou les petits enfants de ces personnes. Nous préférons donc parler de diaspora, soit toutes les personnes qui ont un lien « historique » avec le Maroc mais qui vivent à l’étranger.

Et puis si on regarde autour de nous, il y a des groupes spécifiques ou des appellations spécifiques : rien qu’au Maroc on parle de migrants économiques, réfugiés, personnes régularisés, personnes en attente de régularisation, migrants clandestins, communauté d’étudiants d’Afrique Subsaharienne… Donc dire qu’on travaille avec les migrants ça peut vouloir dire plein de choses et on imagine bien que tous ces groupes n’ont pas les mêmes besoins ou les mêmes enjeux.

 

Les structures qui travaillent « avec les migrants » sont donc spécialisées et ont chacune leur approche spécifique ?

Oui. Toujours au Maroc, Migrations & Développement se focalise par exemple sur le développement local, la gouvernance, l’animation du territoire, l’environnement et donc globalement l’intégration de la diaspora pour un développement durable.

L’ACIM (Agence de l’Entrepreneuriat en Méditerranée) travaille aussi avec la diaspora, mais s’oriente plutôt sur l’accompagnement de projets d’entrepreneuriat au Maghreb notamment, comme Anima (Plateforme de coopération pour le développement économique en méditerranée).

Ça c’est vraiment pour la partie développement. Sur le champ migration, si l’on parle des flux de migrations et des personnes en situation précaire, ce sont plus de grosses ONG, le secteur de l’humanitaire. Ce ne sont pas les mêmes métiers.

Certains voient l’émigration comme un handicap pour un pays ou un territoire. Vous pensez au contraire que la diaspora, les émigrés donc, peut être une chance. Que peut apporter concrètement la diaspora ?

D’abord, ils peuvent apporter des compétences. Leur expérience à l’étranger leur permet en général de développer des compétences spécifiques souvent précieuses pour le pays d’origine. Parfois uniques.

Et puis il y a la question de l’innovation. Au Maroc, les Collectivités Territoriales l’ont bien compris. Elles disent en général « on n’a pas trop besoin d’argent pour monter les projets ; par contre on a besoin d’idées. Les territoires ont vraiment besoin de techniques différentes, de solutions différentes des modèles classiques.

La diaspora compte des personnes très qualifiées et à travers l’échange il peut y a voir des idées nouvelles qui émergent, pas forcément des reproductions de modèles de développement. L’échange entre la diaspora et le territoire permet d’imaginer comment adapter une technologie à un contexte différent de celui dans lequel elle a été conçue.

Les membres de la diaspora peuvent aussi être à l’origine de rapprochements entre collectivités territoriales et notamment de coopérations décentralisées. Un élu français avec des origines marocaines peut décider de lier un lien avec son pays d’origine. Ou des associations de migrants en France, en nouant des liens avec des Collectivités Territoriales dans leur pays d’accueil, peuvent aussi ouvrir la voie à une coopération décentralisée.

C’est donc vraiment ce mélange de compétences, de partage d’idées et de réseau qui peut apporter une vraie plus-value aux territoires.

Quel est votre rôle dans tout ça ?

Notre mission c’est de dire que la diaspora peut apporter quelque chose au pays, à une région, à un village. En fait la diaspora fait partie du territoire, elle est l’une des ressources, l’une des données, l’un des acteurs. On est là pour interpeller les Collectivités Territoriales sur les questions de migration. Il faut sensibiliser, les inciter à intégrer les questions de migration dans leur planification.

Il y a une vraie question à poser sur la table : les membres de la diaspora, qu’est-ce que vous pouvez faire pour eux, qu’est-ce qu’ils peuvent faire pour vous ? Les questions doivent être soulevées au niveau des instances de gouvernance locale. Il faut qu’ils recensent leurs migrants. Une fois cela fait, on peut évidemment les aider sur la méthodologie, la mise en relation. Je pense qu’en se posant cette question au niveau local on va pouvoir trouver des solutions originales et inspirer d’autres territoires.

A l’inverse, il faut aussi vraiment que ces CT s’attachent à traduire les évolutions de la législation nationale sur la migration dans leurs pratiques. Il y a par exemple un travail qui se fait sur l’appui aux migrants marocains à faire valoir leurs droits ou ceux de leurs ayants droits au Maroc (retraite…).

Avec qui travaillez-vous pour aider les acteurs locaux à intégrer la diaspora comme un facteur ou un levier de développement ?

Au Maroc, on a commencé à travailler il y a 30 ans avec des acteurs qui travaillaient au niveau d’un village. Ils ont mobilisé d’autres personnes de leur entourage et ont commencé à mener des projets dans plusieurs villages, surtout des petits projets d’infrastructures. Et puis ils ont commencé à monter des associations villageoises en y associant des membres de la diaspora, pour travailler ensemble, valoriser les produits du terroir – safran, olive, cactus. Petit à petit l’État marocain a donné de plus en plus de poids et d’attribution aux Collectivités Territoriales, notamment les communes. Nous avons donc logiquement commencé à travailler avec eux sur des questions de stratégies de développement, de démarche participative, de diagnostic…

Côté France, on travaille avec des associations issues de la diaspora mais aussi des individus. Le constat que l’on fait c’est que la communauté n’est pas toujours organisée mais qu’il y a des initiatives individuelles et beaucoup de ressources – expertises, réseau – ce que j’appelle souvent soft power. On a donc cette approche double même s’il faut parfois passer de l’individu à l’association pour des questions juridiques.

Vous percevez des évolutions ces dernières années, avec l’émergence de la migration comme un thème majeur, au moins en Europe ?

Au Maroc la question est de plus en plus prise en compte par les pouvoirs publics. Ça fait longtemps qu’il y a des programmes avec les « marocains du monde » – par exemple des programmes d’accueil pendant la période où les gens rentrent au pays des vacances. Aujourd’hui, il y a un Ministère spécialement dédié aux migrants résidant à l’étranger et aux affaires de la migration.

Le Maroc est aussi un pays de transit important pour la migration vers l’Europe, donc pas uniquement un territoire d’émigration. Depuis quelques années il y a une vraie réflexion et une législation qui s’est mise en place notamment pour faciliter la question de l’intégration au Maroc. C’est dans les textes mais ce n’est pas encore vraiment appliqué au niveau local.

Il y a des enjeux énormes – avec des personnes qui sont là qui prévoient de partir mais qui peuvent rester longtemps. Et donc évidemment on se pose aussi la question de notre rôle là-dedans. Après, les questions des flux migratoires ou juridiques, ce n’est pas notre cœur de métier.

Y a-t-il des champs à investir, ou des champs sur lesquels les bailleurs attendent les organisations qui travaillent avec des migrants ?

Il y a la question de l’intégration. Au Maroc j’ai l’impression que les gens et les organisations ont une vision dure sur les migrants subsahariens. Le regard est assez négatif. C’est malheureusement sûrement un constat universel, mais au Maroc c’est particulièrement marqué.

Sur certains territoires on confie bien volontiers un rôle aux migrants : dans les régions agricoles par exemple ils se voient confier les tâches pénibles, et il y a un fort besoin de main d’œuvre. Mais on touche là à une vraie interrogation sur l’orientation des migrants : est-ce tout ce qu’ils peuvent apporter ? Est-ce un modèle d’intégration souhaitable ? Évidemment non.

On a développé quelques ateliers de sensibilisation sur la migration mais pour l’instant rien de très organisé ou récurrent mais il y a certainement un travail à faire. Par contre en France on travaille avec des groupes de jeunes sur les questions d’interculturalité, de regard, d’origine, donc quelque part c’est la même chose.

Une autre question qui se pose pour nous aujourd’hui, et sans quitter notre cœur de métier, c’est comment les subsahariens au Maroc forment une diaspora vis-à-vis de leur pays à eux ?

Est-ce que vous voyez de nouveaux métiers émerger autour du travail avec les migrants, entre migration et développement en quelque sorte ?

Je vois un métier en particulier. Au Maroc on essaye d’aider à développer la fonction d’agent de développement communal en charge du lien avec la diaspora. On essaye de créer ça avec une douzaine de communes avec qui on travaille. Cet agent a pour mission de faciliter le lien entre les territoires et les migrants, la diaspora, en lien avec les contraintes et atouts de chacun.

C’est un métier qui n’existait pas alors que les Collectivités Territoriales ont des pouvoirs importants mais des ressources humaines limitées. On a voulu essayer d’appuyer la création de cette fonction avec des zones pilotes, un schéma de formation pour ces agents, la définition de la fonction... Globalement ce sont des gens qui connaissent le territoire, différents acteurs et besoins, donc ils ont une orientation développement local. Mais ils sont en charge de faire le lien avec la diaspora et peuvent faire les connexions pour faciliter les projets. C’est vraiment une nécessité. En fait c’est un peu le métier de Migrations & Développement confié aux Collectivités Territoriales.

Et puis du côté français, je pense qu’on a besoin de personnes capables d’accompagner le montage d’associations et de projets, de lien avec les bailleurs… Les associations de migrants sont souvent petites, avec des gens très motivés et engagés mais qui ont du mal à faire ce travail. Il faut donc les accompagner et leur transmettre cette compétence.

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19/01/2018
Webinar Internationalisation des Villes et des Territoires

Le colloque sur l'Internationalisation des villes et des territoires, organisé les 11 et 12 décembre à Lyon, a rassemblé professionnels, élus et chercheurs autour d'une interrogation majeure : quel est l'avenir de la relation entre territoire et international, alors que la coopération décentralisée qui a un temps caché toutes les autres formes d'internationalisation est aujourd'hui en crise. Un webinar a été organisé au sein du Réseau des Praticiens du Développement le 14 décembre 2017 pour faire le point sur quelques questions clés soulevées pendant le colloque.

La coopération décentralisée est en crise et paradoxalement les réseaux internationaux de villes et les territoires n'ont jamais été aussi nombreux. L'attractivité à l'international devient une source de préoccupation majeure. Que se passe-t-il ? Quel intérêt y a-t-il dans toutes ces relations ? Ce sont les questions soulevées (et alimentées) par l'intervenant de ce webinaire :

  • Intervenant : Bernard Husson, ancien formateur au CIEDEL et animateur du programme de recherche et du colloque sur l'internationalisation des villes et des territoires

L'enjeu du webinar et de la thématique

Le webinar fait suite à un colloque international organisé par le CIEDEL (300 participants les 11 et 12 décembre à Lyon), qui a rassemblé de nombreux soutiens comme la Région Auvergne Rhône-Alpes, le Grand lyon, le CNFPT, l'AFD, l'AUF, SciencesPo Lyon, Cités Unies France, l'UE... Le succès du colloque s'explique par les transformations très importantes que connaissent les territoires qui doivent totalement repenser leur rôle, leurs relations et leurs actions à l'international. Face à ces incertitudes, des opportunités, comme la possibilité de devenir des acteurs majeurs des transitions.

Documentation :

Vidéo du webinar (audio)

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18/12/2017
Focus acteur : Latyr Ndiaye, coordinateur de programme cohésion sociale et jeunesse au Sénégal

Latyr Ndiaye est expert en développement local pour le PNUD. Il travaille comme coordinateur sur un programme cohésion sociale et jeunesse basé sur les régions de Matam et Tamba (le PROCOSOC), qui cible les jeunes de 18 à 35 ans – lutte contre les formes de violence et opportunités d’emploi. Auparavant, il a travaillé pendant 12 ans en collectivités territoriales et s’est spécialisé dans l’aménagement des territoires ruraux.

Bonjour Latyr. Tu travailles aujourd’hui pour le PNUD, au Sénégal. Tu peux nous en dire plus sur le programme, ta mission, et comment tu travailles ?

Bonjour. Je voudrais d’abord parler du contexte du projet. On travaille en Afrique de l’Ouest, au Sénégal, dans 2 régions limitrophes du Sahel. Il y a donc des formes de violence liées à la radicalisation, l’émigration clandestine… c’est une région un peu instable et cela pose des questions au Sénégal. Le PNUD a donc formulé un projet avec la coopération japonaise et le gouvernement du Sénégal pour permettre aux jeunes de développer des activités économiques qui leur permettent de rester au Sénégal, d’avoir des perspectives en profitant du cadre de vie qui regorge de potentialités pour l’instant peu développées. On touche à l’aspect économique pour donner un avenir aux jeunes.

Le premier travail que j’ai dû réaliser c’était donc de mieux explorer les potentialités des deux régions. On a fait un diagnostic complet, qui a mis en valeur les secteurs porteurs. Sur cette base, nous avons fait formuler avec les élus, l’Agence Régionale de Développement (ARD), l’administration territoriale, les organisations communautaires de base – de tous petits projets pour les jeunes, qui ont ainsi les moyens de s’exprimer et de participer au développement local. Le but c’est de leur montrer là où il y a des potentialités et de leur donner des petits moyens pour commencer à faire quelque chose.

En amont de la création de projets, il y a donc de la formation. Par exemple, il faut renforcer tout ce qui est esprit d’entreprenariat, connaissance de l’environnement économique des 2 territoires. Cela peut permettre aux jeunes de formuler des projets. On a déniché des secteurs porteurs avec par exemple le maraîchage et l’exploitation/transformation des produits locaux. On a formé plus de 130 jeunes pour pouvoir produire avec des moyens très réduits, mais suffisant pour avoir une activité.

Notre but dans tout ça, ce n’est pas de créer de petites bulles économiques mais de les mettre en lien avec l’environnement – de créer des chaines de valeurs. Dans le programme, je dois surtout pouvoir insuffler une dynamique de développement territorial. Il y a beaucoup d’acteurs – y compris l’Agence Régionale de Développement qui coordonne le développement local à l’échelle Régionale. Le cadre  de concertation existait mais ne vivait pas. A travers un comité de pilotage et un comité technique restreint, on a su remettre les acteurs ensemble pour réfléchir un peu globalement, et leur faire comprendre l’intérêt du projet que nous portons.

Ce n’est pas un peu le grand écart pour toi entre développement local et programme d’une organisation internationale, qui peut paraitre plus descendant ? Tu travailles toujours pour le développement local ?

Pour être honnête, je n’étais pas dans la formulation du projet du PNUD. A mon arrivée j’ai vu qu’il y avait des incohérences : les élus n’étaient pas inclus ; le projet ciblait particulièrement l’équipement en kiosques mobiles solaires pour développer l’activité. J’ai fait des propositions pour développer d’autres activités génératrices de revenus, car l’idée de base n’était pas forcément adaptée au territoire.

Ceci dit, il y a vraiment des possibilités pour raccrocher le projet aux besoins locaux, même au PNUD. Je n’ai pas été recruté pour travailler uniquement sur les kiosques, plutôt faire bouger le territoire avant de mettre en œuvre le projet. J’ai par exemple ciblé l’ARD et nous avons signé une convention – alors qu’ils n’étaient pas inclus au début du projet. C’était stratégique pour moi que les acteurs s’organisent autour de l’ARD.

Il y a évidemment des difficultés pour faire du développement local au sein d’une grosse institution. Le PNUD est à Dakar et moi à Matam mais j’ai profité de chaque opportunité pour faire pencher le projet dans la bonne direction. Ça passait par insister pour avoir 5 minutes par-ci par-là avec le team leader, après une réunion. C’est comme ça que le directeur pays s’est mis à m’écouter, j’ai gagné sa confiance. Une fois, il m’a convoqué et m’a parlé d’un programme qui suit ce projet – ce qui me fait dire que mon pari est réussi.

Quand on arrive dans une grosse machine comme celle-là il faut être très stratégique et rebondir à temps, donner de la perspective. C’est une grosse machine mais j’ai travaillé avec une équipe qui est loin d’être sourde. J’ai pu renverser la tendance, et le projet montre déjà des résultats intéressants.

Quels sont tes défis au sein du PNUD ?

Je ne suis pas là pour faire de la mécanique, de la mise en œuvre, mais aussi pour réfléchir. Quand on a la volonté de faire bouger les choses, on y arrive. Dans le contexte du Sénégal et de l’Afrique de l’Ouest – le projet est bien mais il faut l’inscrire dans le temps, la perspective. Le problème ce n’est pas uniquement l’emploi ; ce n’est pas non plus uniquement les instances et les politiques publiques. Je pense qu’il faut redonner la voix aux jeunes (18-35 ans) qui ne participent pas trop à la vie de la communauté ou des instances qui décident pour eux. Il faut donner de la voix aux jeunes et les positionner par rapport au développement, sur des choses très concrètes.

Pour donner un exemple, j’ai poussé pour créer un réseau qui vit aujourd’hui à travers Facebook. On a plus de 1500 jeunes qui donnent des avis par rapport à des phénomènes sociaux comme la violence dans les ménages, l’utilisation des drogues, la radicalisation… C’étaient des sujets tabou et aujourd’hui, on a changé les choses. C’est extraordinaire on redonne une place aux jeunes qui ont plein d’idées. C’est un premier pas pour qu’ils investissent les cadres de décision – parlent de leurs problèmes au quotidien, de la gouvernance à la formulation des politiques publiques. Donc même en partant d’un projet, on peut faire bouger les choses sur le long terme.

Le PNUD, c’est un bon cadre pour moi pour avoir un vrai impact au niveau du territoire. J’ai eu du mal à me décider – pour changer les choses, devais-je être un élu, fonctionnaire dans un ministère. J’ai réfléchis et pris une autre voie. Je sais comment fonctionne l’appareil d’État pour avoir travaillé 12 ans et je voulais découvrir autre chose. Je ne suis pas venu au PNUD pour une fiche de poste - au-delà de mes missions, je peux me rendre utile et donner une touche particulière à ce projet.

Tu as travaillé du côté des communes et du Ministère avant ta formation en France. Ça fait quoi de passer de « l’autre côté de la barrière », côté bailleur ou société civile ?

Je n’ai pas de préférence mais c’est complémentaire. Au sein des collectivités territoriales, la question du rapport entre élus et techniciens se pose. C’est difficile pour les techniciens de faire bouger les choses dans les CT, avec des élus qui ont leur propre agenda. L’approche est plus compliquée – ça a été toujours un problème pour moi – l’angle par lequel je percevais le problématiques était différent de celui de l’élu. On était en conflit tout le temps car ma légitimité c’était les compétences mais lui était élu donc pensait plus à son siège ; les compétences il s’en fichait si cela ne l’aidait pas pour la suite. Je pense qu’au niveau local, nous ne vivions pas pleinement la démocratie. Mon combat c’était de faire participer la population, la société civile, mais ça ne passait pas. Les élus se sentaient défiés et craignaient la concertation.

Dans le cadre des ONG, il faut être efficace et apporter rapidement des réponses – par exemple dans l’urgence. Avec souvent des projets courts. Ça ne veut pas dire qu’on ne s’inscrit pas dans le temps, que l’on ne peut pas poser des jalons pour la suite à côté du projet. Je pense qu’aujourd’hui dans les ONG il y a plus de capacité d’écoute. Les fiches de poste insistent d’ailleurs beaucoup sur les savoir-être, alors qu’en CT c’est surtout les compétences. Aujourd’hui je suis plus libre, on m’écoute et les décisions tiennent compte de mon avis.

Tu as fait une formation au CIEDEL, à Lyon 2, puis à Bioforce. Quelle place ces formations ont eu dans ton parcours ?

Si je reviens sur mon parcours, vous allez comprendre pourquoi j’ai eu besoin de ces formations. J’ai d’abord été formé en lettres et me destinait à l’enseignement. Je partais alors souvent en vacances en zone rurale, ce qui m’a permis de constater un fossé extraordinaire avec ce que je vivais à Dakar. En plus les personnes qui décident pour le développement en milieu rural ont d’autres environnements contextuels et ont l’habitude de calquer leurs actions alors que les enjeux sont différents. J’ai voulu travailler pour le milieu rural et après un service civique j’ai été recruté pour une CT – j’y ai bossé de 2000 à 2012. C’est là que j’ai appris le fonctionnement d’une CT, de la décentralisation…

Je me suis retrouvé avec des questions auxquelles je ne savais pas répondre. Je faisais la même chose chaque jour, j’étais limité par des textes juridiques, des pratiques. L’administration ne voulait pas qu’on innove, qu’on apporte des nouveautés. J’ai appris au CIEDEL à me décentrer, ne pas être un automate, interroger ce que je fais et trouver des instances pour améliorer ce que je fais. Mes collègues de formation m’ont beaucoup apporté en expliquant notamment comment fonctionnent les ONG, la société civile…

Ça m’a donné envie d’aller voir ailleurs. A Lyon 2, d’abord, pour mieux comprendre l’aménagement du territoire puisque je butais sur ces problèmes. Je me suis rendu compte que l’aménagement n’était pas que l’affaire des CT – les ONG investissent ce domaine mais n’y réfléchissent pas trop. J’ai donc fait le choix d’aller vers les ONG. J’ai complété ma formation à Bioforce. J’ai pensé que j’aurais plus de possibilités de faire changer les choses avec les ONG et pour tout dire, je suis actuellement très content de ce que je fais.

Est-ce qu’il y a une expérience qui t’a particulièrement marquée dans ton parcours et qui t’as amené à chercher ces formations ?

En fait ce n’est pas un événement mais une série de frustrations qui m’ont poussé à me former. En collectivité j’étais souvent apprécié pour mon travail. Mais je pensais qu’on pouvait faire mieux. Je ne m’autosuffit pas de ce que disent les gens. Le problème c’est que je manquais de légitimité pour faire passer mes idées : dans les forums un peu relevés, en tant que secrétaire communautaire je n’avais pas mon mot à dire. J’ai aussi été refusé à l’ENA – pas le diplôme suffisant. Au Sénégal si tu n’as pas un diplôme, un statut, tu as du mal à faire changer les choses, même si tu as les compétences.

Aujourd’hui je suis invité régulièrement. On me fait les yeux doux politiquement, pour avoir mon avis… J’arrive désormais à avoir du poids. La contrepartie c’est que je me consacre beaucoup au projet et à réfléchir pour créer des évolutions plus profondes : je bosse le week-end pour essayer de faire des input qui modifient l’avenir du projet. Franchement, je suis plus efficace pour répondre à des questions importantes là où je suis. Je suis sûr qu’on peut être pertinents et efficaces.

Que penses-tu du rôle du réseau et quel impact peut-il avoir ?

Je pense qu’on doit se positionner sur des questions de développement – organiser des forums, des réflexions sur des problématiques qui se posent aujourd’hui. Il y a des structures qui réfléchissent sur plein de thèmes, mais elles ne sont pas plus légitimes que  nous, réseau.

Si je prends le Sénégal, on parle de l’acte 3 de la décentralisation. Il y a une panne – mais pas de réflexion pour la résoudre. La seule initiative c’était les assises de la décentralisation puis cette réforme – mais il reste pas mal à faire. Qu’est-ce qui empêche les collectivités locales d’organiser des évènements pour contribuer par exemple.

En tant que secrétaire communautaire, j’avais pris l’initiative d’organiser un forum sur le code des marchés publics et comment il se traduisait dans les pratiques. C’était ambitieux mais on a mobilisé l’administration territoriale une semaine pour échanger et faire des propositions. 2 ans après le texte des marchés publics a été revu et certaines propositions prises en compte. C’est pour ça que je pense qu’on peut faire des propositions et trouver les moyens de les porter, sur des choses très précises, pointues. Ceux qui le font actuellement ne sont pas plus capés que nous.

Un auteur ou un livre que tu aimes bien ?

Bourdieu – pour ses apports sur la participation. Je ne peux pas le citer exactement mais en gros il dit un peu que «  la participation a été fabriquée par les dirigeants pour se foutre de nous », il y a une participation fabriquée pour légitimer le politique et ce n’est pas là une vraie participation. Au-delà, c’est un super sociologue. Les études des sociologues sont primordiales, ce sont eux qui ont le plus apporté au développement. Ils ont su placer l’humain au centre de tout ce qui se fait en termes de développement. Si ce que j’ai à faire ne répond pas à l’humain, je ne trouve pas la nécessité de le faire. L’échec de notre modèle économique ou la crise de la politique c’est ça, c’est parce que l’humain n’est plus au centre de ce que nous pensons et faisons. Ça me fait penser à un autre livre que j’ai lu – sur la méthodologie de recherche en sciences sociales – très inspirant en termes de structuration de nos questions. Il me fallait une méthodo pour me poser des questions et circonscrire les problématiques.

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10/12/2017
Le programme In'Co - intelligence collective pour le développement local - présenté

En 2017, le RAFOD a développé un programme pluriannuel de travail et d'intelligence collective autour des transitions pour le Réseau des Praticiens du Développement - le programme In'Co. Ce programme a été construit sur la base d'un diagnostic interne réalisé par le RAFOD au sein du Réseau des Praticiens du Développement. Il vise à faire du Réseau des Praticiens du Développement un réseau pilote dans l'engagement des dynamiques de transitions et la mise en oeuvre des ODD au niveau local, dans 8 pays. Le programme In'Co est désormais en phase de recherche de financement et devrait démarrer courant 2018. Certains élements du programme pourraient encore évoluer d'ici là.

Concrètement, In'Co doit permettre aux professionnels membres de ce réseau de :

  • S'approprier les enjeux internationaux et locaux des transitions et des Objectifs du Développement Durable (ODD) ;
  • Expérimenter des actions innovantes liées aux transitions et à l'ancrage des ODD sur les territoires ;
  • Développer de nouvelles formes de collaboration facilitant la construction et l'échange de savoirs et de pratiques.

Découvrir In'Co

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22/11/2017
Focus acteur : Carlos Pinto Da Silva, un "prêtre développeur" au Brésil

Carlos Pinto Da Silva est curé au diocèse d’Abaitetuba à côté de Belém dans le delta que forme l’Amazonie au Nord du Brésil. En charge du diocèse, il anime notamment une radio locale et est aumônier de la prison de la commune. Carlos est par ailleurs un ancien élu municipal et continue à s’impliquer dans la vie de la commune dont il est le secrétaire à la santé – à la tête d’un budget qui représente 15% du budget communal. Sur la commune, il a également développé un centre d’accueil pour les personnes dépendantes (drogue, alcool…).

Bonjour Carlos. Peux-tu nous expliquer en quoi consiste ton travail de curé?

La majorité des prêtres « classiques » se focalisent sur le spirituel et la prière. Mais il y en a quelques-uns comme moi qui travaillent sur la société. Au sein de mon diocèse, j’essaie d’organiser une administration plus participative de la paroisse. On a le site central, l’Eglise, duquel dépend une soixantaine de personnes et on fait caisse commune pour mener différents projets. On a créé un conseil pour prendre des décisions, le plus représentatif possible. Chaque communauté religieuse choisit des personnes pour faire partie de ce conseil. On travaille pour former la jeunesse, on fait des choses pour les femmes, les personnes âgées, les enfants... Je suis aussi directeur de la radio créée et soutenue par une fondation de l’Eglise.

En quoi un prêtre peut-il avoir un rôle pour le développement local au Brésil ? Est-ce courant d’être un « prêtre développeur » ?

Ce qu’on fait c’est lier la vie et la foi. La foi permet de projeter les gens. On veut rassembler les gens pour défendre la vie, chercher la justice pour tous, protéger la nature. Nous avons l’idée que les chrétiens doivent participer à la vie politique de leur territoire. Certains prêtres sont dans des associations, des syndicats voire des partis politiques.

Mais l’institution ne porte pas toujours. On n’est pas encouragés à participer à cette vie politique. Normalement quand on est élus, on doit quitter le poste religieux. Personnellement, j’ai eu de la chance : j’ai été élu mais l’évêque m’a permis de rester. Je dois être un des seuls. Pour moi, si des prêtres ont l’envie et la compétence pour contribuer à faire changer les politiques, ils devraient pouvoir. Les prêtres connaissent bien les besoins des gens, ils sont sur le terrain, ils ont la possibilité d’aider.

Un jour, j’espère écrire à propos de mon expérience d’élu. En politique on a parfois une morale qui s’est perdue ; dans le conseil il y a des gens qui représentaient les intérêts d’une communauté ou leurs intérêts personnels avant ceux de la commune, ou qui donnent des pots de vin. En tant que membre de l’Église, on a une certaine autorité morale. Bien utilisée on peut lutter contre la corruption.

Un prêtre qui n’est pas élu peut aussi avoir un rôle. Il participe à la vie sociale. Il peut participer à des audiences, discuter par exemple avec le maire, le juge, les syndicats pour discuter des enjeux de violence. Il faut aussi surveiller que les accords passés par les politiciens puissent aboutir. Quand il y a des accidents industriels, il y a des réunions pour fixer les compensations. L’Eglise peut avoir un rôle pour vérifier qu’elles ont été versées.

Tu travailles sur un territoire agricole, marqué par les tensions. Tu peux nous parler un peu de ce territoire ?

Le Para, c’est deux fois la taille de la France, dans le delta amazonien. Le territoire est découpé entre une forêt au sud, des plaines agricoles qui font du soja, de l’élevage, des biocarburants, et un territoire minier (cuivre, aluminium…). Il y a aussi un port, très important. Du fait de la cohabitation de ces environnements, il y a de gros problèmes environnements et sociaux, avec des pollutions, des déplacements de populations. Il y a pas mal de déforestation pour l’élevage ; les quelques réserves indiennes sont en danger car le gouvernement de Lula n’a pas achevé les lois pour les protéger et en ce moment il y a un gros risque d’exploitation de cette forêt en dépit des réserves.

Globalement, le territoire est très bien pourvu en richesses naturelles. Mais l’état est très grand et la capitale (Belém) regroupe tous les soins, l’université. C’est vraiment centralisé.

Qui sont les acteurs avec qui tu peux travailler sur ton territoire ? Et comment se positionne le diocèse par rapport à tous ces acteurs ?

Le territoire dépend de l’évêque. Certains évêques font un bon travail pour dénoncer l’exploitation de la forêt, traiter du sujet de la drogue, ou encore du trafic de personnes. On peut dénoncer les problèmes auprès du gouvernement, de la presse, de quelques ONG, des Caritas, des syndicats, des organisations de paysans sans terre… Il y aussi quelques députés qui lancent des alertes.

Mais globalement, celui qui a un rôle important c’est le maire. Il est puissant dans une ville comme Belém où il y a une forte activité économique. Evidemment il y a de la corruption. Le peuple reste pauvre. Je dis parfois que Belém est la capitale des inégalités. Dans la région du port, le revenu par habitant est de 10 000€/an, deux fois plus que dans le reste du Brésil et plus que dans la capitale, Brasilia. Or 50% des personnes vivent des aides de l’Etat !

La ville est riche mais n’a qu’une seule école pour les formations techniques. J’ai l’habitude de dire que chez nous, un entrepreneur veut avoir une usine avec un homme et un chien. Un chien pour garder l’usine et un homme pour garder le chien. Evidemment, l’homme n’a pas besoin d’études pour garder le chien. En tant qu’élu, j’ai essayé de mettre en place un second centre de formation technique mais je n’ai pas réussi.

Tu as pourtant monté un centre de formation au Nicaragua. Quand t’es venu ce projet et pourquoi ?

J’ai travaillé 4 ans au Nicaragua avant de venir au CIEDEL. En sortant de la formation en 1999, j’ai dit à mon évêque au Brésil que je voulais retourner au Nicaragua pour faire profiter le territoire de la relecture de mon expérience. Je suis passé aux USA pendant 6 mois pour travailler auprès des migrants, et je suis revenu au Nicaragua. Je me suis dit qu’il fallait que je lance une formation technique pour les jeunes qui n’avaient pas de formation. On était près d’un parc national et on voulait former les jeunes paysans à vivre ensemble sans détruire la forêt qu’ils brûlaient. C’était vraiment étonnant : l’été les gens brûlaient des hectares de forêt pour planter. Les habitants alentour étaient contents lorsqu’ils voyaient toute cette fumée qu’ils associaient à des récoltes abondantes. On voulait changer cette mentalité.

Comment tu as mis en place ce centre ? Tu as reçu des appuis ?

J’ai pris contact avec une française qui est partie avec moi au Nicaragua. On a lancé le projet au nom du diocèse, avec l’Union Européenne et des amitiés par-ci par-là. On a avancé avec des amis de Trento en Italie, qui nous ont aidés à avoir l’appui de la province. On a eu des financements comme ça. On a acheté des terrains, construit les bâtiments et trouvé des enseignants. On a aussi fait des partenariats avec des gens que j’avais rencontrés, par exemple l’Université Villanova à Philadelphie, ou encore Harvard (qui nous a envoyé des personnes en stage)… Aujourd’hui le centre est devenu une association indépendante. On forme des infirmières, des agriculteurs… on a eu des échanges avec Cuba, les Etats-Unis ou l’Espagne.

Quel est ton prochain grand chantier ?

Je vais arriver dans une nouvelle paroisse – a priori pour 2 ans – et je voudrais travailler les liens entre les personnes dans ces paroisses, pour mettre en place plus de décisions collectives. Ensuite je rentrerai chez moi car mon père est décédé et j’ai 9 frères. La famille commence à se déliter. Donc j’aimerais y passer 2 ou 3 ans.

Par ailleurs je m’intéresse beaucoup à ce qu’ont pu faire des prêtres au Brésil par le passé. Je suis né dans une paroisse où a exercé le « Contestador », un prêtre qui lutté pour des acquis sociaux et j’ai travaillé plus tard dans une paroisse où un prêtre avait lancé une petite révolution et avait même créé une petite république au sein de la ville de Belém. Il y a aussi un religieux qui a fondé des communautés un peu socialistes dans la région de Bahia. J’aimerais faire une relecture de tout ça et écrire quelque chose.

Des références qui t’ont aidé à te construire ?

Eduardo Galeano – les veines ouvertes de l’Amérique Latine. C’était le 1er livre qui m’a ouvert les yeux pour lire de l’autre côté de l’histoire, du côté des opprimés. Je suis né sous la dictature, j’ai fait la plupart de mes études sous la dictature (jusqu’en 1985). A l’école tous les contenus étaient l’histoire officielle, très normée, avec les timbres du gouvernement. J’ai trouvé ce bouquin un peu clandestin par l’association des étudiants (elle aussi interdite) en 1983 et ça m’a ouvert les yeux.

J’aime aussi citer Bartholomé de Las Casas, qui a dénoncé les pratiques des colons espagnols et défendu les amérindiens. Un jour, alors qu’il n’avait pas de pain pour célébrer la messe, les espagnols lui ont dit qu’il fallait faire faire du pain aux indiens. Lui il a dit qu’il ne pouvait pas faire du pain sacré avec du pain volé.

Mes autres références sont mes rencontres en Bolivie, au Pérou, au Chili, en Argentine, au Nicaragua, à Cuba ou à Salvador où j’ai pris beaucoup de contacts avec des sans terres et des mouvements paysans à la fin de mes études de théologie.

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15/11/2017
Les relations internationales des collectivités territoriales, vues de N'Djamena (Tchad)

Ouaziri Ouatchome est membre du Réseau des Praticiens du Développement. Employé au sein du service dédié à la coopération décentralisé de la ville de N'Djamena (Tchad), il a fait l'expérience de l'évolution des relations entre la ville et ses partenaires françaises, lybiennes, chinoises ou encore soudanaises. Point de vue sur ce que les relations internationales ont pu apporter à la ville.

Bonjour Ouaziri. Pouvez-vous nous décrire rapidement la ville de N’Djamena et les défis auxquels elle doit faire face ?

N'Djaména (en arabe tchadien « nous nous sommes reposés »), est la capitale administrative et la plus grande ville de la République du Tchad. Elle compte plus d’un million d’habitants et occupe la rive gauche du fleuve Logone. Historiquement, elle a été créée suite à la bataille qui a opposé les troupes de l’expédition française aux colonnes du résistant africain RABAH (en 1900), gagnée par les français. D’une bourgade de pêcheurs, elle fut érigée en garnison militaire, alors stratégique.

En 1919, le gouverneur de l’Afrique Equatoriale Française (AEF), ordonna la création d’une commune mixte qui est devenue fonctionnelle dès le 1er janvier 1920. Une commune mixte en ce sens que la ville avait aussi le statut de circonscription administrative et son administrateur avait le titre « d’administrateur-maire ».

En 1956, elle est devenue une commune de plein exercice, gérée par un conseil municipal jusqu’à l’indépendance du Tchad en aout 1960. N’Djaména a assuré un rôle stratégique de première importance pendant la Seconde Guerre Mondiale en devenant un lieu de recrutement, de regroupement et de formation des forces françaises. Je dirais donc qu’historiquement, N’Djamena est très liée à la France (les 2 se doivent beaucoup) mais qu’elle a développé ses propres institutions relativement tôt.

Aujourd’hui, N'Djamena est une ville ouverte où il fait bon vivre. Elle fait toutefois face au (nouveau) défi du développement urbain, puisqu’elle maitrise mal l’occupation du sol, ce qui est le cas dans beaucoup de villes de la sous-région. L’urbanisation suit l’occupation du sol, ce qui entraine des coûts très importants pour la restructuration.

Quelles relations la collectivité de N’Djamena a-t-elle avec d’autres collectivités à l’international ?

N’Djamena entretient des relations avec plusieurs villes à travers le monde. Ces relations sont multiformes, c’est-à-dire des jumelages, des relations de coopération :

  • Jumelage N’Djamena – Toulouse(France) : 16 février 1988 ;
  • Jumelage N’Djamena – Khartoum (Soudan) : 26 octobre 1999 ;
  • Jumelage N’Djamena – LIUZHOU (République Populaire de Chine) : 10 avril 1997 ;
  • Jumelage N’Djamena- Tripoli(Libye) : 18 avril 2007 ;
  • Jumelage N’Djamena – Stoupino(Russie) : 02 mars 2000 ;
  • Coopération décentralisée N’Djamena – Toulouse(France) : 28 janvier 1989 

Par ailleurs, la ville de N’Djamena est membre de l’association internationale des maires francophones(AIMF) et de l’organisation internationale des Cités Unies(CGLUA). Elle entretient aussi des relations « régulières » à l’international, par exemple avec l’AFD.

En quoi ces relations internationales sont importantes pour N’Djamena ? Qu’est-ce qu’elle tire de ces relations ?

Personnellement, j’y vois des apports très directs qui renforcent à la fois la collectivité et ses infrastructures. Si je prends un exemple, celui des relations avec la ville de Toulouse (France), N’Djamena a bénéficié en son temps de nombreux apports :

  • Infrastructures et matériel :
    • équipement des maisons de quartiers ;
    • équipement de la bibliothèque municipale Pierre BAUDIS.
  • Renforcement des services publics et de l’institution :
    • mise en œuvre d’un logiciel de Gestion Automatisée des Bases Imposables (GABI) aux services financiers de la mairie ;
    • appui au système d’information géographique ;
    • renforcement de capacité des ressources humaines ;
    • appui aux comités d’assainissement des quartiers ;

Malheureusement, cette relation avec Toulouse et certaines villes françaises traverse des périodes de froid. Autrement dit, elles ne sont pas actives tout le temps. Je pense que ces périodes sont surtout liées à l’aspect politique de ces coopérations. Pour le cas de Toulouse et d’autres villes françaises, on s’est aperçu qu’il y avait une vraie rupture après les élections de 2012 [au Tchad]. La ville de Toulouse semblait frileuse car elle avait du mal à voir quelle pérennité il y avait au niveau de leur implication à N’Djamena. En tant que technicien à la coopération on était un peu impuissants face à cela.

N’Djamena a aussi pu régler le problème de l’adressage (mettre en place un système d’adresses efficace) avec l’appui de l’Association Internationale des Maires Francophones (AIMF), en 2016, et se doter d’outils de gestion financière performants. Globalement, dans le cadre de l’AIMF, on lie des relations de coopération avec les pays de la Région. N’Djamena est particulièrement intéressée pour s’appuyer sur les expériences de Douala par exemple, bien plus avancée au niveau de la planification urbaine.

Dans le cas de Khartoum – ont était plutôt dans une relation de jumelage et d’échange en fonction des besoins et des compétences. N’Djamena a envoyé des professeurs de français à Khartoum – en retour on a reçu des tracteurs, ou encore des techniciens pour nous appuyer. Ce n’était pas qu’une relation d’élus à élus, il y avait aussi des échanges entre techniciens qui partaient capitaliser. Cependant on s’apercevait aussi que les élus compliquaient la tâche en associant visite politique et visite de coopération donc les limites étaient un peu floues, avec les mêmes risques que pour les villes françaises en cas de rupture politique.

Plus globalement, est-ce qu’il vous semble souhaitable que les villes ou les territoires – notamment en Afrique sub-saharienne - aient une action à l’international : que peuvent-elles faire alors qu’elles ne pourraient pas faire seules ? Quel risque prendrait-elle à l’inverse en n’ayant pas de relations à l’extérieur du pays ?

Bien sûr, nous vivons aujourd’hui dans un monde où nous ne pouvons ignorer l’international. Au-delà de l’internationalisation des actions des multinationales, les communes se sont amarrées dans cette logique. L’influence de l’extérieur est devenue indéniable.

L’important c’est d’œuvrer en synergie avec les autres tout en préservant l’identité locale. C’est là que je vois le risque ou, disons, le challenge à relever dans l’ouverture vers l’international.

Mais clairement le risque le plus grand, c’est de couper les ponts et d’aller vers l’isolationnisme. Même les pays fermés, comme la Corée du Nord, ont besoin de relations avec l’extérieur qui sont une porte de sortie, voire de secours en cas de crise.

Les collectivités ne risquent-elles pas d’oublier leur rôle ou leur responsabilité au niveau local, envers le territoire et ses habitants, en poursuivant des objectifs internationaux ? Ou encore de concurrencer l’État ?

Au contraire ! En poursuivant à l’international, cela favorise plutôt l’émergence des nouveaux défis. Se comparer aux autres collectivités est à mon avis important pour progresser. Chacune peut apporter du tonus à leur territoire et à leurs habitants, des idées neuves. Je réfute l’idée d’une concurrence avec l’Etat du moment que les actions mènent toujours à une convergence, c’est-à-dire le développement de la collectivité et, au-delà, de l’Etat.

Selon vous, quel est l’avenir « international » de N’Djamena : quelle stratégie internationale la ville peut-elle poursuivre dans les 10-20 prochaines ?

La ville se meut, des grands efforts sont en train d’être consentis pour lui donner une autre image. Cette question d’image, d’attractivité, me semble centrale.

Dans le cadre de ses relations de partenariat avec l’AFD, la ville a pu élaborer son Agenda 21 depuis 2011. Ce document a permis d’identifier des aménagements qui donneront une autre image à la ville. L’aménagement du Canal des Jardiniers à N’Djamena est un projet innovant financé par l’AFD. C’est ce type de projet ou de stratégie qui fait évoluer la ville en profondeur. Se positionner à l’international, c’est d’abord vendre une image attrayante. C’est ce qui se passe à N’Djamena maintenant. Quand vous n'entendez que du mal d'une ville et qu'on vous demande si vous voulez aller y travailler, ou investir, vous êtes frileux. Si elle a une image de ville dynamique en revanche, elle va attirer les talents. C'est un cercle vertueux.

L’autre défi majeur, et qui œuvre indirectement à l’attractivité, c’est la consolidation du processus de la décentralisation mis en œuvre il y a de cela cinq (5) ans. Je pense que c'est un indispensable pour renouer la coopération avec Toulouse, la stabiliser. Peut-on ambitionner se prévaloir à côté des grandes villes, quand les institutions sont fragiles ? Je pense que la coopération décentralisée contribue à donner de la force à la ville et j'espère qu'elle pourra nous aider à mettre en oeuvre la décentralisation.

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22/09/2017
La protection sociale, vecteur de développement et d’accès aux droits ?

L'intervenant : Didier Tetevi Agbodjan est Directeur adjoint de l'Institut des Droits de l'Homme de Lyon, chercheur en droits économiques, sociaux et culturels, éthique et responsabilités et Maître de Conférences en droit international à l'Université Catholique de Lyon (UCLy). Il est en parallèle Président de l'ONG Terre des Hommes. Il a contribué à de nombreux travaux et interventions sur la protection sociale et les droits du travail.

Qu’est-ce que la protection sociale et quel est son rôle ?

La protection sociale a presque toujours existé. En Europe, on en retrouve des traces dès la démocratie Grecque. Au Moyen-Age, l’Eglise a mis en place des systèmes de charité pour prendre en charge la détresse sociale. Sur cette base, les Communes qui sont apparues au Moyen-Age ont commencé à mettre en place des institutions de charité publique.

On avait souvent des modèles « d’handicapologie », qui ciblaient uniquement les personnes en détresse qui ne pouvaient « rien faire pour la société ». On estimait alors que les valides devaient absolument intégrer la société par le travail, ce dont a profité la révolution industrielle.

La première politique de protection sociale à dépasser ce modèle est arrivée avec la première crise du libéralisme, au Royaume-Uni. Lord Beveridge a pensé que l’Etat devait mettre en place par l’impôt un mécanisme de protection, avec une vision productiviste : lorsque les ressources humaines sont bien soignées, elles sont productrices de richesse.

L’idée de la protection sociale, c’est que toute personne humaine est confrontée à des accidents de la vie. On mutualise des ressources dans une cagnotte à laquelle tout le monde participe pour qu’en cas de risque, on n’ait pas de coupure dans la pérennité des projets économiques et sociaux.

Les risques concernent 5 grands domaines, si on veut faire simple :

  1. La famille et la maternité – qui garantissent la longévité d’une nation ;
  2. La santé/la maladie – qui permet d’avoir un niveau de santé sociale qui garantisse la production ;
  3. La vieillesse – on ne peut plus contribuer à la production mais il faut encore être en état de transmettre. De plus pendant sa période productive on n’a pas à se préoccuper de l’avenir ;
  4. Les risques liés aux conditions de travail – on a demandé aux employeurs de contribuer aux accidents et maladies liés à leur outil de travail, ce qui permet aussi d’améliorer la sécurité ;
  5. L’invalidité et le décès – la famille ne se retrouve pas sans soutien en cas d’impossibilité de produire, et donc peut faire des projets.

Quels liens peut-on faire entre protection sociale, droits et développement local ?

Ce qui lie les 3 termes c’est l’idée que le risque social est un handicap pour la société. Ça peut être un handicap momentané, mais aussi provoquer une rupture. La protection sociale est un moyen de résilience. Elle permet de garder la mobilisation des forces vives d’une société. Si on prend un territoire ou une communauté, l’idée c’est d’avoir un socle de ressources diverses qui fait matelas pour qu’en cas de crise, on puisse avoir du temps pour reconstruire quelque chose. C’est pour ça qu’en 2012 l’OIT a proposé un socle minimum de protection sociale.

La protection sociale fonctionne avec la solidarité nationale. C’est un choix de société qui doit être partagé par tous et voulu par tous. On a besoin d’un pacte politique et social, garantit par le droit. L’origine du droit c’est le contrat, la parole donnée ; le cadre juridique fixe ce qu’on veut faire ensemble, la parole commune qui nous lie. Cela permet de créer l’adhésion et de responsabiliser. Sinon on risque d’avoir une protection sociale arbitraire, et donc pas efficace.

Si on considère que la ressource d’une communauté ou d’un territoire, ce sont ses habitants, la protection sociale contribue directement au développement local. Elle permet à chacun de s’investir pleinement. Elle est donc source de développement économique en plus de développement social. On peut noter la crise de 2008, où les systèmes de protection sociale ont amorti la dureté de la crise des subprimes, qui aurait été plus destructrice sans systèmes de protection.

Quelles formes peut prendre la protection sociale ?

Si on fait une lecture chronologique, on retrouve 3 grandes formes de protection. Dans les sociétés traditionnelles, on avait des formes de mutuelles, organisées par secteur, ou par communauté (religieuse, familiale…). Les Grecs avaient ce qu’on appelle aujourd’hui la « famille providence ». Le travail, les ressources et le toit étaient partagés par une famille. On a évolué vers les mutuelles avec des réseaux plus grands et variés. En Afrique on avait des formes mutualistes liées au lignage ou à la communauté (solidarité domestique). Dans les communautés de travail, les jeunes qui avaient participé au même rite initiatique mettaient aussi en place des liens de protection sociale.

La forme assurantielle est venue avec la période industrielle. Comme on mobilisait une masse considérable de travailleurs, il fallait réduire les risques pour s’assurer de la continuité de l’activité économique. Le modèle a été mis en place sur la logique des sciences de la probabilité pour viser l’efficacité. En mutualisant le risque, le poids est moins lourd pour chaque employeur ; de plus les fonds peuvent être placés en banque.

Enfin, on a la forme des politiques publiques solidaires, dans laquelle les ressources de l’Etat sont redistribuées. Tous les citoyens participent en fonction de leurs moyens (et non pas des risques). La cagnotte générale prend en charge les problèmes mais sans prendre en compte les risques individuels dans le calcul des cotisations. Il n’y a pas forcément cotisation de tous.
On parle de solidarité, puis de prise en compte des risques individuels.

Peut-il y avoir protection sociale sans solidarité ?

L’idée de protection sociale renvoie forcément à la solidarité. On peut faire de la protection sociale de différentes façons, mais le sens c’est le lien entre les personnes d’une société. La grosse différence entre le modèle assurantiel et les autres (mutuelles ou politiques publiques solidaires), c’est que l’assurance est basée sur le calcul des risques individuels et donc elle n’est pas la même pour tous. La forme mutuelle, elle, est un calcul d’intérêt collectif, moins précis : on rassemble les ressources qu’on a pour se sécuriser, même si c’est peu. La technique assurantielle est sans doute plus « efficace » mais elle est aussi moins solidaire. Quelqu’un qui n’est jamais malade veut payer moins car il n’est jamais malade – il n’y a pas de transfert mais un calcul qui permet à chacun de maximiser son gain.

Il faut que les territoires puissent mettre en lien des solidarités pour protéger les citoyens. Si on a la solidarité pour base, on a moins de compétition entre les personnes et les ressources. On va vers du bien vivre collectif avec des ressources locales partagées et on s’éloigne de l’esprit utilitariste et quantitatif de la révolution industrielle.

Les systèmes de solidarité locaux peuvent-ils assurer une protection suffisante ?

Les systèmes locaux de solidarité fonctionnent avec l’idée de partager les ressources locales quelle que soit leur importance. Les sociétés traditionnelles ont inventé des modèles de frugalité – avec une manière de minimiser les sinistres pour continuer à exister, loin d’une logique productiviste. Ce qui est intéressant c’est l’inventivité pour faire avec les moyens disponibles. On peut avoir des modèles qui garantissent un écart raisonnable entre les nantis et les autres à l’échelle locale.

Si je fais le lien avec ce qui se fait en Europe du Nord, on retrouve cet esprit de solidarité innovante pour faire avec les ressources locales. On a une protection universelle proposée par l’État (au-dessus de laquelle on peut par ailleurs avoir des différences de richesse). Par exemple au Danemark, tous les étudiants ont une bourse pour aller étudier à l’étranger.
On parle plutôt de mettre en place des systèmes nationaux actuellement.

Un système local peut-il être efficace ?

Ces systèmes sont évidemment poussés par les assurances, mais pour ma part je pense qu’il y a deux réponses.

La première, statistique, est plutôt favorable aux systèmes élargis. Plus on mutualise les risques avec un grand nombre, plus la capacité de l’institution à durer est grande. Les petits systèmes sont plus vulnérables aux gros accidents. On a un intérêt à élargir l’assiette des participants.

La seconde réponse, c’est que dès qu’on essaye de massifier un système, on s’éloigne de la proximité et on a des coûts et des calculs détachés des singularités locales. Le défi serait de savoir comment allier l’efficacité mathématique du système assurantiel et le côté singulier du système mutualiste. On peut sans doute allier le modèle local avec un modèle plus large, mais il faut inventer les modalités de partenariat avec les autres modèles.

Quel rôle peuvent avoir les acteurs des territoires, à commencer par les services publics locaux et les agents de développement ?

Les territoires peuvent être des incubateurs de systèmes locaux de protection sociale sous forme mutuelle qui permettent la participation, l’adhésion, un système démocratique de décision qui prenne en compte la singularité. Il faut des espaces pour débattre de comment on est solidaires ensemble, où chacun expose ses situations ses besoins et où on peut décider des mécaniques pour mettre les ressources positives ensemble.

Les agents locaux peuvent mettre en place ces espaces de mutualité locale qui permettent de faire l’inventaire des ressources. Ils doivent aussi être des médiateurs pour que les systèmes locaux soient connectés avec d’autres communautés ou territoires qui peuvent avoir les mêmes problématiques – par exemple sous une forme fédérale qui mette en commun le plus et sauvegarde les singularités.

Cela demande sans doute une association avec l’ESS, des innovations sociales frugales, des partenariats publics privés avec des interventions pluri-acteurs. Il faut voir les lignes de force et de faiblesses pour voir comment on peut organiser les ressources pour minimiser les risques, car tout ce qui viendra de l’extérieur (système de protection national, intervention d’ONG…) risque de déliter les territoires s’il n’y a pas déjà un accord collectif en interne.
 

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18/09/2017
La bourse du réseau 2017 allouée à Mariama (Niger, secteur éducatif)

Comme chaque année depuis 2015, le Réseau des Praticiens du Développement s'est mobilisé pour financer une bourse collaborative "solidaire et réciproque". Les participants, dont certains ont eux-même bénéficié d'une bourse pour se former dans les années passées, ont réussi à réunir 2400€ en 2 mois. Ils vont permettre à Mariama, qui travaille dans le secteur éducatif au Niger, de se former au développement local au CIEDEL pendant 1 an, à Lyon.

La commission des bourses s'est réunie le 11 septembre pour décider de l'attribution de la bourse du réseau. Comme les années précédentes, elle a décidé d'appuyer une candidature féminine. Plusieurs bons dossiers étaient sur la table mais l'accès au financement est souvent plus compliqué pour les développeuses locales. Mariama Koffi Dimado (Niger), qui a été sélectionnée pour bénéficier de la bourse, présentait plusieurs atouts, outre l'intérêt de son parcours et de son projet :

  • elle travaille dans le secteur de l'éducation, devenu un axe de travail prioritaire dans le réseau depuis le vote collectif sur les ODD ;
  • elle répond à l'un des enjeux transversaux de travailler sur le genre, et de permettre aux femmes de prendre toute leur place dans le développement local.

La bourse du réseau ne permettant pas de couvrir l'ensemble des frais de formation cette année, elle sera délivrée sous forme de co-financement. Elle va permettre à Mariama d'alléger le coût de la formation. La commission des bourses a laisse la porte ouverte aux contributions en septembre/octobre, qui seront dans ce cas utilisées pour grossir la bourse. Des échanges sont prévus pour permettre aux contributeurs de "rencontrer" Mariama et de discuter de son activité professionnelle.

La liste des contributeurs à la bourse du réseau ainsi que le fonctionnement de la bourse sont disponibles ici.

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18/09/2017
Le réseau des praticiens choisi 5 ODD comme axes de travail prioritaires

Les membres du Réseau des Praticiens du Développement ont pris position au mois de juillet pour choisir 5 objectifs du développement durable. Ces objectifs prioritaires seront inscrits dans les prochains projets ou ateliers du réseau et permettront de fédérer les membres autour de thématiques communes.

Le choix de ces objectifs a permis de dégager une priorité : l'éducation. L'objectif n°4 des ODD, pour une éducation de qualité, a recueilli près de 50% des votes (3 choix possibles par personne). En tout 5 objectifs ont été plebiscités :

  1. Éducation de qualité (47%)
  2. Paix, justice et institutions efficaces (26%)
  3. Pas de pauvreté (25%)
  4. Travail décent et croissance économique (25%)
  5. Mesures relatives à la lutte contre les changements climatiques (24%)

Des axes des travail autour des ODD

Globalement, ces objectifs vont faire l'objet de 3 axes de travail dans le réseau

  • connaitre, analyser les ODD et les enjeux des transitions et se positionner ;
  • agir pour mettre en œuvre des actions innovantes répondant aux enjeux des transitions/ODD ;
  • produire et capitaliser à partir des expériences locales.

L'une des ambitions est de pouvoir articuler les ODD, qui sont des objectifs globaux, avec les territoires sur lesquels travaillent les membres. En effet, ces ODD doivent être compris et appropriés au niveau local pour constituer un vrai levier de changement.

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20/07/2017
Focus acteur : Henri Dupassieux, conseiller en énergies

Henri Dupassieux est aujourd’hui en milieu de cursus au CIEDEL. Avant sa formation, il a exercé pendant 27 ans à l’ASDER (Association Savoyarde pour le Développement des Énergies Renouvelables), comme conseiller au sein d’un espace info-énergie. A l’ASDER, il avait une fonction de conseil-expertise pour le développement de filières énergies renouvelables, essentiellement la filière bois-énergie et le solaire. Il accompagnait des stratégies de territoires sur les politiques de  transition énergétique, ce qui incluait une activité de conseil et une activité de formation.

Bonjour Henri. Tu es à mi-chemin dans ta formation au CIEDEL. Peux-tu déjà nous parler de ton projet professionnel pour la suite ?

La ville de Chambéry, au sein de laquelle je suis élu [il en est à son troisième mandat], est jumelée avec la ville d’Ouahigouya, au Burkina Faso. Dans le cadre de cette coopération décentralisée, j’ai effectué en 2015 une mission à titre personnel au Burkina, pour étudier les opportunités de développer des actions en lien avec l’accès aux énergies renouvelables. Dans le cadre de cette mission, j’ai pu rencontrer des acteurs locaux qui ont expérimenté un programme de fabrication et de diffusion de cuiseurs solaires performants. Les ménages qui l’utilisent (environ 250) se sont adaptés à cette nouvelle façon de cuisiner et en sont satisfaits. Je souhaite monter un programme pour répliquer et améliorer cette expérience dans 10 à 15 territoires d’Afrique de l’Ouest et de la région subsaharienne.

Je suis dans une phase de formulation du projet.  Il y a toute une phase de conceptualisation du programme, de recherche de partenariats sur le portage du programme et pour la diffusion au niveau local. Je suis déjà en discussion avec les partenaires techniques qui portent le programme en cours à Ouahigouya. Ce programme pourrait concerner des territoires de 200 000 hbts pour un objectif de 1500 kits de cuisson diffusés en 5 ans, soit environ 5 % des ménages d’un territoire. L'un des points forts de ce programme sera la création d’une activité économique locale qui permettra au territoire d’assurer son autonomie sur cette question de la cuisson solaire.

Qu’est-ce qui t’as amené à développer un tel projet ?

Lors de ma mission en juillet 2015, j’ai découvert une bonne dynamique sur le biogaz et l’accès à l’électricité domestique. J’ai découvert également qu’il y a de gros enjeux sur la transformation et le séchage des fruits (50% des fruits récoltés sont perdus). Je ne pensais pas m’intéresser à la cuisson solaire. Comme beaucoup d’acteurs du développement, je pensais que la cuisson solaire,  dont on parle depuis 30 ans, était en échec pour tout un tas de considérations.

Dans le cadre de mon stage, j’ai pris le temps de lire des rapports sur les questions énergétiques en Afrique. Le problème de l’accès à l’énergie dans les pays en développement est crucial mais les réponses visent surtout à fournir de l’électricité. On met en place des réseaux lourds alors qu’il est plus urgent de proposer des kits domestiques, qui permettent l’autonomie des familles. Plus de 70% des consommations d’énergie sont liés à la cuisson, et  90% de la cuisson se fait sur un foyer bois trois pierres. Cela entraine des problèmes de pénurie et de déforestation. Donc l’énergie pour la cuisson est un enjeu au moins aussi important que l’accès à l’électricité, mais il est très peu évoqué dans les programmes de développement.

Les échecs de la cuisson solaire viennent en grande partie de la diffusion d’appareils pas adaptés, pas assez performants, pas ergonomiques (accès et réglage de la parabole), et importés, ce qui les rendaient peu accessibles sans aides. Par ailleurs, il faut mettre en place un programme d’accompagnement et de suivi pertinent pour garantir une bonne appropriation. L’expérience de Ouahigouya a pris en compte toutes ces contraintes. Le développement de la cuisson solaire permet de répondre à un double enjeu, à la fois apporter une réponse à la pénurie de bois, et de contribuer au développement économique par une fabrication presque entièrement locale. Seuls les pétales de la parabole sont importés pour un coût correspondant à 15 % environ du coût final.

Depuis ta première mission, comment ton projet a évolué et quelles sont les prochaines étapes pour qu’il aboutisse ?

La formation du CIEDEL me permet d’acquérir les méthodes de formulation de projet, les stratégies organisationnelles et des partenariats, les codes et les éléments de langage du développement local.

La faiblesse de l’expérience de Ouahigouya repose sur le fait que le projet n’a pas été construit en partenariat avec les collectivités locales. Cela le rend fragile. Elle n'est pas soutenue par les politiques locales. La pérennisation de ce type d’action ne peut se concevoir sans un ancrage fort dans les politiques publiques locales, car elle relève d’un enjeu d’intérêt éminemment public. Je suis donc dans une optique de rentrer en dialogue avec les collectivités locales et  co-construire le programme avec des acteurs locaux qui partagent la vision et les valeurs du programme.

Le milieu de la coopération internationale est un peu « chasse gardée » parfois, donc je compte bien mettre à profit mon expérience au CIEDEL et ses réseaux pour gagner la confiance des partenaires techniques et financiers. C’est primordial dans un secteur où il y a déjà eu beaucoup d’échecs.

Justement, comment vois-tu ta collaboration avec d’autres professionnels de la coopération internationale et avec les acteurs locaux au Burkina Faso ?

Le portage, la conception, la coordination et le suivi du programme devront être assurés par une ONG française et/ou africaine, et c’est à ce niveau que je compte jouer un rôle. Pour ce qui est de l’expertise et de l’appui, il va falloir capitaliser ce qui a déjà été fait à Ouahigouya. KERA Energy (bureau d’études spécialisé dans la cuisson solaire) et World Espoir Energy à Ouahigouya ont l’expertise technique de la conception et de la fabrication. L’ONG locale Planète Verte s’est occupée de la diffusion auprès des femmes qui acquièrent les kits solaires.

Une des priorités et de trouver une ONG partenaire pour travailler sur la gouvernance du projet et porter le dossier de financement. Dans chaque zone, on va ensuite devoir construire des partenariats opérationnels avec :

  • les autorités locales  ;
  • les entreprises intéressées pour construire les cuiseurs (menuisiers métalliques) ;
  • une ONG qui travaille pour la promotion des femmes pour diffuser et accompagner le changement culturel et technique de la cuisson solaire avec 4 séances de 3h de formation et de suivi.  

Je prépare une tournée africaine cet été dans 7 pays pour rencontrer à la fois des soutiens institutionnels (AFD, Agence Européenne de Développement, administrations locales d’énergie…) et des acteurs locaux pour essayer d’intéresser de futurs partenaires. Il va falloir convaincre les sceptiques qui ne croient plus dans la cuisson solaire, et motiver les acteurs  qui s’intéressent à une alternative au feu de bois.

Pour une fois le matériel va être fabriqué localement et non importé. C’est une vraie innovation qui devrait permettre à terme l’autonomie des acteurs locaux.

Tu as évoqué plus tôt ton expérience d’élu en France, à Chambéry. Est-ce que tu peux nous dire pourquoi et comment tu t’es retrouvé à t’engager en politique ?

L’engagement politique est souvent précédé d’un engagement associatif. Ça a été le cas pour moi.  Dans les années 1980, j’étais engagé dans des mouvements à connotation écologiste (mouvement non-violents, objection de conscience, solidarité internationale, anti nucléaire,…). Je me suis ensuite engagé dans un parti qui défendait ces valeurs puis présenté à un mandat électif communal. Mes motivations étaient de travailler sur la transition écologique. J’ai d’abord été adjoint au maire en charge du développement durable, où l’une de mes premières actions a été de bâtir un agenda 21 (programme d’actions)  pour Chambéry et son agglomération. Lors de mon second mandat j’ai été adjoint au développement durable, aux bâtiments, à l’énergie et à la sécurité sanitaire et vice-président transport à l’agglomération. Depuis 2014, je suis élu dans la minorité, ce qui m’a permis de me rendre disponible pour travailler sur ces questions auxquelles je pensais depuis plusieurs années.

En tant qu’élu, on perçoit très bien que le développement local ne peut venir que des initiatives des territoires et de ses acteurs, il ne peut pas se décider d’en haut.

De quoi es-tu le plus fier en tant qu’élu ?

Quand je suis arrivé en 2001, on parlait de Développement Durable depuis le sommet de Rio (1992) mais le DD n’avait pas vraiment franchi la porte de la collectivité. Il fallait donc mettre en place une organisation et structurer les services pour porter et promouvoir cette approche. Il fallait aussi systématiser l’évaluation de nos politiques publiques – ce qui demande encore à être améliorer. Je dis souvent que « ce qui ne se mesure pas ne s’améliore pas ». J’ai contribué à mettre en place cette culture avec de nombreuses actions qui ont fait évoluer les services et les élus.

Un point qui t’as particulièrement frustré dans ton expérience ?

Les changements ne sont jamais acquis si la volonté politique se réoriente. Des processus mis en place patiemment pendant deux mandats peuvent être remis en cause. C’est le jeu de l’alternance, mais c’est aussi une limite de notre démocratie.

Un auteur ou un livre que tu aimes bien ?

J’ai été très marqué par les acteurs et penseurs de l’action non violente : Martin Luther King, Gandhi, Lanza del Vasto, Jean Goss,… Ca a forgé en moi une nouvelle approche des enjeux de société et des relations sociales, des combats humains pour plus de justice et de solidarité. Ces grands témoins ont forgé mon caractère militant qui me permet d’oser affronter des enjeux, relever des défis, et prendre des responsabilités. Si je ne devais citer qu’un texte, ce serait évidemment le discours de M.Luther King, I have a dream.

 

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09/06/2017
Focus acteur : Josette Abbadie, coordinatrice habitat à l'ARTAG

Josette Abbadie est coordinatrice habitat à l’association ARTAG (Association Régionale des Tsiganes et de leurs amis Gadgé). L’ARTAG est une association d’une vingtaine de salariés, qui intervient auprès du public des gens du voyage. L’ARTAG agit sur différentes thématiques (logement, éducation, insertion…) car elle estime que les interactions avec les gens du voyage doivent se faire de manière globale pour être efficaces et permettre une vraie politique publique.

Bonjour Josette. Peux-tu nous expliquer en quoi consiste ton travail de coordinatrice habitat ?
Mon rôle est principalement d’accompagner les collectivités qui veulent intervenir sur l’habitat, sur le logement et l’accueil des gens du voyage. On effectue un travail d’évaluation, de diagnostic, d’accompagnement de leurs projets sur le volet famille. On est parfois directement sollicités en tant qu’association, mais on répond surtout à des AO des collectivités dans le cadre du Groupement d’Intérêt Économique CATHS que nous constituons avec 2 autres associations qui travaillent avec les gens du voyage et 1 cabinet d’architecture.

Comme on est dans une « petite » association, on fait un peu de tout. Nous ne sommes que deux à plein temps à travailler sur l’habitat. Sur un projet, selon le nombre de familles relogées, je peux être plutôt sur de la coordination (avec des collègues qui viennent m’aider à faire les enquêtes), sur de l’opérationnel (faire un diagnostic, aller sur le terrain), ou sur un volet conseil auprès des collectivités, stratégie.

Globalement, on essaie de faire correspondre les projets à la culture du groupe familial qui est relogé, mais aussi aux capacités de la collectivité territoriale, avec des contraintes tant urbanistiques qu’économiques ou politiques. Le but est que les projets ne soient pas ressentis comme imposés, ce qui permet de faciliter la création et la gestion, d’avoir des projets pérennes. Sinon on a des risques de projets qui vieillissent mal.

Au niveau méthodologique, notre spécificité c’est de favoriser la participation des familles. On fait pas mal de médiation. Il est important d’avoir l’adhésion des deux parties tout au long des étapes du projet. Le projet doit convenir aux familles mais aussi s’adapter aux capacités de la collectivité. On travaille par exemple avec les architectes pour les aider à faire le lien avec les familles à différents moments d’un projet. Notre travail permet donc d’appuyer une évolution des pratiques des collectivités et des professionnels de l’habitat en favorisant cette approche participative. On travaille aussi sur la citoyenneté avec les gens du voyage puisqu’ils ont des droits mais aussi des devoirs, notamment sur les espaces collectifs.

Quels choix t’ont mené à ce poste ?
J’ai été surtout attirée par le public. Auparavant, j’avais travaillé tantôt avec des jeunes, comme animatrice pour la Jeunesse Ouvrière Chrétienne, puis plutôt sur les publics âgés, sur des questions d’isolement. Après cela, j’ai eu accès à une formation pendant laquelle j’ai réfléchit à la fonction que je voulais occuper.

J’ai grandi à proximité des enfants de la communauté des gens du voyage. Nous étions voisins et j’ai toujours été intriguée par leur mode de vie, leur culture. J’ai donc contacté l’ARTAG en 2002 et j’ai pu y aller en stage, dans le cadre de ma formation. Ils m’ont ensuite proposé un contrat. Au bout d’un moment j’ai commencé à travailler sur de la médiation, à structurer la parole des familles pour faire émerger les projets, tandis que l’association évoluait… ce qui m’a amené à ce que je fais aujourd’hui.

Toi qui travaille sur les questions d’habitat, ce crois que tu vis dans un logement un peu particulier, est-ce que tu peux m’en parler ?
Je vis dans une coopérative d’habitants, la première en France. C’est un statut qui existait dans les années 70 mais avait disparu. Il y avait toutefois toujours des personnes qui réfléchissaient à comment habiter autrement, dans des réseaux alternatifs. L’un d’eux a duré, a creusé la question et a réussi à construire cette coopérative. Le groupe existe depuis 2005, la coopérative a été réalisée en 2013 : c’est le village vertical de Villeurbanne !

Je ne suis pas arrivée dans ce groupe par hasard. Je me posais pas mal de questions sur l’habitat, de par mon travail. J’étais locataire à l’époque, mais j’étais insatisfaite avec les loyers qui augmentaient sans cesse. L’achat n’était pas une option : il me semblait absurde de m’engager sur 30 ans « juste pour des murs ». J’ai donc rencontré des réseaux alternatifs et, en 2008, j’ai intégré la  liste d’attente pour le village vertical. J’ai été validée dans le groupe fin 2012 alors que l’habitat était prévu pour 2013, donc j’ai eu de la chance.

L’avantage de cet habitat, c’est qu’il s’est fait autour des personnes. Le projet a un peu d’ampleur car il intègre plus que le logement et porte une certaine idée de ce que c’est qu’habiter ensemble. En tout, 14 logements du t2 au t5 ont été construits. 4 sont dédiés à accueillir des jeunes en insertion (souvent 1er logement) ce qui permet un peu de turnover. Pour les autres, il y a différents profils (familles, personnes seules...) même si pour l’instant tous sont en activité.

Les spécificités sont dans la gestion et les espaces collectifs. Nous sommes à la fois propriétaires et locataires : nous avons tous des parts sociales de la coopérative et développons ensemble nos projets autour de notre habitat (un individu, une voix), mais nous payons aussi des loyers. Ceux-ci permettent d’entretenir le bâtiment et de rembourser le crédit qui a servi à construire le village vertical, mais nous restons sur du logement social. Nous disposons d’un certain nombre d’espaces partagés que nous gérons collectivement : une buanderie, une salle commune, 4 chambres d’amis, un jardin, un potager.

Fais-tu des liens entre ton emploi et cette expérimentation sur l’habitat ?
Le projet de village vertical s’est fait à la force des habitants qui ont voulu créer leur propre habitat, dans la conception et dans la gestion. J’essaie de faire la même chose avec les familles. Dans le village vertical, on a des tâches communes (ménage…). L’utilisation des espaces communs se fait dans le consensus. Au niveau de mon travail c’est souvent plus difficile à insuffler. Les gens du voyage ont un mode de vie semi communautaire mais en même temps, ils sont traversés par les mêmes courants individualistes que le reste de la société française. Ils craignent les espaces partagés car il faut un investissement de tous dans leur gestion. La question de la volonté des habitants à vivre ensemble est importante.

As-tu l’impression que tu fais plus changer l’habitat avec ton travail ou à travers le village vertical ?
Un peu les 2. Au boulot, on a des projets qui se passent bien et permettent de faire tomber des barrières. On se dit alors que le vivre ensemble n’est pas si loin. Sur d’autres projets, on a l’impression qu’on n’y arrive pas, qu’il faudra au moins 3 générations.

Le village vertical, c’est mon quotidien. Il y a une vraie volonté de gens qui veulent faire des choses ensemble pour mieux vivre – même si parfois ça va lentement ça avance. C’est agréable. Les gens sont volontaires mais ont parfois des rythmes de vie compliqués. Ça nous rappelle à la réalité. Pour ma part, par exemple, je suis souvent en déplacement et je m’aperçois que je ne peux pas m’investir tout le temps, partout. C’est la même chose pour les autres familles.

Habicoop, qui soutient le village vertical, a lancé une campagne de crowdfunding comment et pourquoi cette campagne ?
La campagne vise à apporter un soutien à Habicoop qui assiste les projets de coopératives d’habitants et qui a fait du village vertical son projet pilote, l’a assisté et a même fait changer la loi pour avoir la notion de coopérative. Habicoop a des difficultés financières car même si certains politiciens voient l’intérêt de ces projets alternatifs, les subventions baissent. C’est l’une des seules structures qui se bat pour la non-spéculation sur le logement en France. Elle accompagne les groupes d’individus sur des processus de long terme pour se constituer en coopérative. Cela demande une trésorerie importante puisqu’Habicoop ne commence à se payer qu’une fois le projet bien avancé et les groupes bien structurés, ce qui peut prendre plusieurs années.

La campagne de crowdfunding a le double avantage d’apporter un appui financier à Habicoop mais permet aussi de faire connaitre l’habitat coopératif, d’inspirer d’autres personnes. On veut un essaimage de ce type d’habitat.

Quel est ton prochain grand chantier ?
Actuellement l’ARTAG commence à travailler sur des projets pour des familles hippomobiles, qui se déplacent en roulotte et à cheval. Il va falloir être créatifs, puisqu’il faudra traiter la thématique des animaux dans ce logement. Qu’est-ce qu’on fait, comment on fait, … ? C’est un défi intéressant. Il faudra faire attention à respecter leur parcours.

Côté village vertical, j’ai hâte de voir ce que vont donner les coopératives en train d’être construites. Il y a un projet sur Vaux-en-Velin (Chamarel) pour des ménages qui veulent vieillir ensemble qui devrait prendre forme en fin d’année. Lyon 7ème a aussi un projet en cours (la Gargousse) et une coopérative se monte à Toulouse (Abricoop). Le défi va être de pouvoir échanger, travailler ensemble. On va mutualiser une expérience toute jeune alors qu’aujourd’hui on ne peut que regarder ce qui se fait à l’international (Suède, Amérique Latine, Suisse…).

Ces projets questionnent énormément ce qui est important : habiter ? se loger ? être propriétaire ? Qu’est-ce qu’on transmet ? On a vraiment des choses à imaginer dans cette économie mondiale où la propriété est de plus en plus chère. En Afrique de l’Ouest les prix flambent à certains endroits, là-bas aussi il y a des choses à faire.

Un auteur ou un livre que tu aimes bien ?
Je trouve que Pierre Rabhi vaut le coup d’être lu, notamment pour son approche de la sobriété heureuse. Je ne suis pas forcément prête à atteindre l’idéal qu’il soutient, mais c’est intéressant de voir qu’on peut vivre autrement, dans une consommation plus réfléchie, que ce soit au niveau de l’alimentation ou autre.

J’aime aussi lire Thich Nhat Hanh : il développe des idées autour de la pleine conscience, en proposant une approche de la vie tout à fait lucide, où que l’on soit, quoique l’on fasse. Ça donne une ouverture vers d’autres modes de pensée qui peuvent permettre de se sentir mieux.

Merci Josette et belle réussite dans tes projets.
 

 

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